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    jiljadidbejaia

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    Projet de société. Partie 1

    Posté par jiljadidbejaia le 21 mars 2017

    Jil Jadid

     

     Projet de Société

    Pour une Algérie moderne

    -o-o-o-o-o-o-o-

    Introduction

    « Si tu constates un mal, corrige-le avec la main, si tu ne le peux pas, alors avec la parole, si tu ne le peux pas, alors avec le cœur, et c’est là l’expression de la foi la plus faible » Hadith Nabaoui.

         Dans l’Algérie des années 90 du siècle dernier, avec la première tentative d’ouverture démocratique, la notion de projet de société avait fait flores. Tous les partis politiques voulaient offrir un idéal aux Algériens, tel qu’ils l’avaient conçu selon les idéologies  usuelles et  les interprétations en cours. Face à l’islamisme qui couvait depuis quelques décades, une tentative de  projet de société dit moderniste lui fut opposée. Mais par delà les discours politiques, il était difficile de comprendre exactement la portée intellectuelle de ces projections et encore moins les moyens pratiques pour le concrétiser.

         Logo_Jil_JadidDans le corps de la société, la scission était là, béante et conflictuelle. La place et le rôle de la religion, de la femme, de la tenue vestimentaire ou même des interdits culinaires avaient pris une dimension dramatique dans les harengs politiques. L’Islam était l’argument d’autorité jeté à la face de tous ceux qui voulaient remettre en cause des rapports sociaux archaïques, déséquilibrés et inadaptés au monde d’aujourd’hui. Le code de la famille, la peine de mort, la liberté de travail pour la femme,  les obligations religieuses, la répudiation… tout était sujet à conflit potentiel, tout devenait source de tension. La problématique idéologique s’articulait autour de questions sociétales, du rapport homme-femme, des croyances et des rites, de l’ordre familial, de l’identité, des langues usitées…

         Mais pourquoi ces thématiques se sont-elles imposées avec cette intensité ? Pourquoi précisément en cette fin du XXe siècle en Algérie ? S’agissait-il d’une impasse politique ? Cela relevait-il de la nature même du régime instauré depuis l’acquisition de l’indépendance ? Cela s’expliquait-il par l’échec de l’expérience socialiste et du parti unique tentés depuis 1962 ? Des conséquences de la colonisation ? D’où venait exactement cet emballement de l’histoire et ce bouleversement de la donne concernant la perception de la société ? Autant de questions qui ne trouvaient point de réponses et restaient de ce fait en suspens.

         Les partis politiques séculiers, modernistes ou nationalistes, les plus en vue et les mieux outillés, n’embrayaient pas ou plus sur la société. Seul le courant islamiste semblait avoir définitivement emporté toutes les batailles, le vent en poupe. Il lui restait toutefois la guerre à gagner pour confirmer son ascendant définitif ! Son discours empreint de religiosité mais caractérisé par une effervescence passionnelle et des attitudes enfiévrées, était rétrograde, misogyne, traditionnaliste et en même temps violent. Le recours au rapport de force brutal semblait être dans sa nature même. Populiste, totalitaire, sectaire, le mouvement ne pouvait qu’aboutir à l’initiation de troubles majeurs. Et pourtant, il semblait en même temps profondément en phase avec l’état d’esprit d’une bonne partie du peuple. Il a incontestablement incarné la volonté du petit peuple même si celle-ci apparaissait comme fantasmagorique et quelque peu naïve. La rupture entre l’Algérie profonde et les notions de liberté, d’émancipation, de démocratie semblait ontologique. Comble de l’ironie, ceux qui défendaient la démocratie devaient par la suite se mettre au travers de la route de la majorité du peuple. Le régime du parti unique, du socialisme « spécifique », du progressisme était l’objet d’un rejet viscéral et la seule alternative semblait être le retour aux « sources » et la restauration des valeurs « authentiques ».

         Après les événements d’Octobre 1988, l’heure n’était donc pas aux débats d’idées. Qui pouvait d’ailleurs en formuler et en soumettre impunément à l’opinion publique ? L’université, vidée de sa raison d’être, n’était plus qu’une machine à reproduire au pareil des « porteurs de diplômes » sans esprit critique. L’élite universitaire n’avait pas la capacité d’entreprendre pour le compte d’une société désemparée, une longue et douloureuse introspection tellement nécessaire pour proposer de vraies réformes. Les hommes politiques étaient souvent démunis face à la profondeur de la crise. Qui donc pouvait plonger dans les abysses  psychologiques d’une société saisie de violents soubresauts et en plein tourment ?  En effet, on ne peut concevoir un projet de société sans d’abord analyser et même oserons-nous dire psychanalyser la société elle-même. Agir sur une société pour dénouer des nœuds, fluidifier son flux vital, la libérer de ses complexes si puissants et si nuisibles, doit être précédé par une compréhension intime de son esprit, de sa structure inconsciente, de ses points forts et de ses points faibles.

         Aucun courant de pensée, aucun mouvement politique, quelle que soit sa pertinence et sa  dimension, ne peut inventer de facto un modèle de société et l’imposer à un peuple dont les éléments psychosociologiques et anthropologiques ne s’y prêtent pas. Or, ni le socialisme, dût-il être spécifique, ni l’islamisme, distorsion idéologique et affective de l’islam, ni le populisme, de nature sentimentaliste et démagogique, ni un capitalisme cupide et matérialiste, ne pourront apporter le remède dont notre société a présentement besoin.Oui, il faut bien parler de remède car, comme peut l’être toute autre société, la nôtre a été atteinte d’un mal, d’une pathologie, ayant surgit d’elle-même, de ses propres entrailles, sans qu’elle ne le sache ni ne le comprenne et, par conséquent, ne le prévienne.

         Aujourd’hui, un projet de société ne peut être un programme pour énumérer les millions de logements à construire, les emplois à créer et les crédits à offrir. Un projet de société doit fondamentalement relever un défi historique en proposant un idéal partagé, car  compréhensible, séduisant et réalisable. Il faut offrir un dessein et une vision d’avenir qui s’enracinent en une croyance collective puissante et exprime une raison d’être transcendant les égoïsmes et sublimant les qualités intrinsèques d’un peuple.Ce projet de société doit être pensé et mis en œuvre par une élite digne de ce qualificatif, en phase avec son peuple et avec le monde d’aujourd’hui. C’est à cette tâche que ce travail est dédié.

    La problématique algérienne 

    L’Algérie affronte une mutation profonde de ses structures sociétales. Nous passons d’une société traditionnelle à une forme de modernité naissante non encore stabilisée. Les changements des valeurs anthropologiques sous jacentes à la société ont provoqué des troubles très profonds des comportements et un désarroi de la collectivité. C’est l’univers social (affectif) qui est en cause. Une modernisation exogène et impensée, imposée à une société traditionnelle sclérosée a désorienté les Algériens et créé un malaise par la perte de repères intériorisés.

    L’Algérie n’est pas dans une pathologie d’excès sécuritaire ou guerrier. Rien n’indique que la société ait une tendance à l’esprit de guerre qui est reflété par des valeurs de grande discipline et de rationalisme. Tout au contraire, c’est le laxisme, l’indiscipline et l’absence du sens de responsabilité qui dominent. Le terrorisme et les violences dramatiques qu’elle a vécus sont les symptômes réactifs, dérivés d’un bouleversement de l’univers affectif. Les troubles affectifs ont alors été associés à une réactivation des univers sécuritaire et religieux.

    Malgré les apparences d’une religiosité, parfois forcenée, les Algériens sont au fond, souvent en défaut quant au respect des valeurs morales. Fraude, triche, vol, violence, mensonge, hypocrisie, impolitesse, arrogance ne sont pas rares et démontrent s’il en était besoin que le ritualisme religieux n’est qu’une façade pour cacher l’affaissement générale de la foi et de la morale traditionnelle dans la société. Ces phénomènes de transgression viennent de l’enfermement de l’individu dans l’enclos exigu des traditions dont il veut sortir, attiré par un monde moderne plein de tentations. Ne pouvant le faire ouvertement à cause du poids de la société, il est amené à transgresser les règles séculaires par des voies contournées. Cela donne des comportements d’hypocrisie très répandus. Les troubles de l’univers affectif se manifestent également par des comportements sentimentaux immatures. Les humeurs et les affects dirigent souvent les actes en lieu et place de la raison froide et de la lucidité. La vanité, la prétention et les fanfaronnades cachent en fait un malaise plus profond, une perte de confiance en soi et une perte du sens logique de l’action.

    La dislocation des vieilles structures de la société traditionnelle, sous les coups de boutoir de la modernité, a entrainé la décomposition de son « blindage » à caractère sacré, soit la morale religieuse. La partie instrumentée de la religion, utilisée comme « carcan » de renforcement de la tradition est de fait, elle aussi, en voie de destruction. L’Islam avait donné une cohésion et une force exceptionnelles aux structures traditionnelles. Leur inéluctable recomposition mettra à mal la dimension religieuse de la société, aujourd’hui en crise et en proie à l’incohérence générale.

    La désorganisation fonctionnelle des codes sociaux a entrainé des troubles au sein de la société. Le désordre immerge peu à peu tous les compartiments et toutes les activités de la nation. Celle-ci se fracture entre individus à tendance traditionnaliste ou moderniste selon les situations et créant des attitudes schizophrènes. Le besoin d’un recours à des structures stables, censées apporter de l’ordre, sollicite l’institution religieuse (lutter par tous les moyens contre la dissolution brutale et effrayante de la morale est la solution pour certains) ainsi que  l’institution sécuritaire (sécuriser les citoyens dans leurs libertés publiques contre les nouveaux inquisiteurs est l’issue pour d’autres). Ces deux institutions sont sollicitées sans cesse et appelées à la rescousse pour compenser la perte de l’ordre qui devait découler normalement d’un univers social (affectif) stable et apaisé.

    La société d’aujourd’hui         

    Depuis des décades, la société algérienne vit des bouleversements successifs et douloureux qui impliquent les fondements de ses structures politiques, sociologiques et psychologiques et qui la mènent vers une nouvelle configuration sociétale.

    D’abord lentement durant la première moitié du  XXe siècle jusqu’au soulèvement nationaliste, puis de plus en plus rapidement après l’accession à l’indépendance, les mutations ont fini par prendre une allure incontrôlée aux conséquences tragiques.

    Comme tous les peuples, les Algériens n’ont conscience que d’une couche superficielle de leur vécu. La vie économique, sociale et politique est perçue, à tort, comme le moteur d’une évolution désirée, crainte ou refusée. La réalité est que l’aspect extérieur, l’aspect manifeste de cette vie, n’est que le résultat visible d’une réalité inconsciente très profonde qui, elle, motive les choix et les actes des individus et par extension, de toute la société.

    Ce sont les valeurs anthropologiques, tels des logiciels qui gèrent toutes les fonctionnalités d’un ordinateur, qui sont aux commandes des comportements sociaux et qui se traduisent alors en système sociologique, économique et politique.

    Des mouvements de fond dans les structures mentales opèrent comme la tectonique des plaques. Les valeurs les plus puissantes qui déterminent les comportements, les choix et les espoirs des populations sont celles qui sont inscrites dans la structure même de l’inconscient collectif et qui deviennent de ce fait, comme des vérités intangibles auxquelles se lie le sens de la vie de chacun. Les psychanalystes appellent cette instance, le Surmoi. Ces valeurs ont été sculptées durant des siècles au travers un mode de vie forcément en rapport direct avec le milieu ambiant, géographique, climatique, biologique etc.…

    Des normes comportementales et sociales se sont ainsi établies sur le très long terme. Ce lien avec la terre a permis la construction d’une vision du monde. Le mode de vie que cela implique et les normes établies sont alors transmis de génération en génération avec une haute fidélité grâce au conditionnement des enfants par une éducation familiale normalisée, puis par les institutions éducatives (zaouïas, mosquées…) et, enfin, maintenus par une pression sociale intense.

    Dans ce rapport au concret (nature du territoire, économie de l’eau, agriculture et élevage, climat, pression démographique, règles primaires de la vie en commun, insertion des croyances religieuses, appréhension des phénomènes naturels, explications métaphysiques etc.) les hommes finissent par créer un mode de vie cohérent avec leur époque et leur milieu.

    Avec le temps, il s’établit des stéréotypes comportementaux qui reviennent comme des leitmotive dans chaque situation où l’individu est appelé à faire des choix ou à prendre des décisions. Tout comme des programmes préétablis, les attitudes, comportements et actions sont prédéterminées en grande partie par une imprégnation psychologique de ces stéréotypes qui, au final, constituent les structures mêmes de la société.

    Plus ce système est cohérent et plus longtemps il peut durer. Lorsque le mode d’exploitation du territoire est en harmonie avec le rituel social, les valeurs comportementales et les croyances religieuses, la structure sociétale sera puissante et perdurera sur des siècles. La dimension sacrale d’une religion bien adaptée à ces structures sociétales les consolidera et les verrouillera définitivement. La religion devient l’armature de renforcement d’un ordre social qui, à l’origine, s’était constitué en dehors d’elle, et auquel elle donne la dimension du sacré pour empêcher toute velléité de changement, ou d’évolution,  assimilée à une transgression religieuse.

    Ce sont des dysfonctionnements internes à l’univers affectif et l’ébranlement concomitants des structures de la société qui ont été à l’origine de la décennie noire et de sa violence dramatique. Pour sortir rapidement de cette étape inévitable sans avoir à rajouter aux dégâts déjà immenses et réussir sa nécessaire métamorphose, l’Algérie doit préparer un modèle de société qui lui sied. Un modèle de société qu’elle doit construire avec les matériaux qui ont cours aujourd’hui : la responsabilité, la justice, la créativité, la solidarité. Il faudra trouver un nouvel équilibre entre les univers affectif, matériel, sécuritaire et spirituel.

    Quel chemin prendre

    Ce n’est pas à l’homme (ou dorénavant la femme) politique de transformer la société. Cependant, la classe politique doit comprendre les forces profondes qui agissent au sein de cette dernière pour l’accompagner avec un rôle de facilitateur. Le politique doit résoudre les conflits et les tensions qui tiraillent sans cesse la société en fonction d’une vision claire sur l’avenir. C’est la société qui, imperceptiblement, impose son propre projet de société. En l’occurrence, la société algérienne doit être aidée par un pouvoir légitime et compétent à dépasser au plus vite ses contradictions internes, à renforcer ses points forts, à réparer ses points faibles. Un pouvoir qui anticipe doit adapter la structure de l’Etat aux réels besoins de la population qui se profilent : citoyenneté, tempérance du rapport de force, légitimité du gouvernement, respect des libertés, performance économique… Un pouvoir intelligent doit également accélérer la prise de conscience politique et l’éducation des citoyens dans des valeurs essentielles : sens des responsabilités, justice mais aussi innovation ou solidarité.

    L’Algérie est face à un immense défi : reconstruire sur des bases rationnelles, une société actuellement désarticulée et délabrée. Il faut rétablir une échelle de valeur conforme aux exigences du monde moderne et reconstruire un « Surmoi collectif » capable de créer de l’harmonie dans la communauté. C’est à travers une lente et longue mutation que s’inscrit désormais le rapport entre l’individu, la conscience citoyenne et le pouvoir. C’est essentiellement la prise de conscience par les acteurs, des forces motrices profondes qui portent le changement et lui indique le chemin à prendre qui leur permettra, par l’action politique, d’aider la société à retrouver ses repères et à se stabiliser dans ses structures.

    Comprendre le fonctionnement de la société en général et de la nôtre en particulier, nous permet  de saisir l’origine des anomalies et autres pannes du pays. Ces dernières  entravent sa marche vers un monde plus moderne, mieux adapté au présent et en meilleur capacité d’offrir plus de bonheur aux citoyens et à lui assurer une sécurité sans sacrifier sa liberté.

    L’effondrement de la structure interne à la société traditionnelle a entrainé des dégâts immenses tant pour la collectivité que pour les individus. Cette fin aurait pu être prévue et l’évolution générale de la société mieux accompagnée. Aujourd’hui, la société semble être toujours sous l’emprise de la tradition mais celle-ci a cependant perdu sa cohésion interne et n’est plus en mesure d’entretenir les ambitions et les rêves légitimes de notre nation. Déstructurée, affaiblie par un combat inégal face à la modernité, elle a été démantelée et fragmentée. Elle subit un processus de résorption qui peut, cependant, être très long et donc pénible.

    On ne remontera pas le temps

    Il y a peu de risques pour qu’un retour en arrière soit possible. Les moments de violence totale des années 90 sont désormais loin derrière nous. Ils ne reviendront pas. Cependant, cela ne signifie pas que d’un coup, au prix d’une guerre civile, les structures traditionnelles ont été remplacées par de nouvelles, plus adaptées au monde moderne. Au contraire, la disqualification des traditions laisse devant nous, un vide immense qui risque de perdurer, de créer encore des tensions, du stress et des névroses.

    Si les Algériens commencent à percevoir leur problème sous cet éclairage, ils ne le saisissent pas totalement et avec discernement. Ils ne le réfléchissent pas en termes systémiques. Jusqu’à présent, le terme « société » a été perçu comme un vocable désignant une collection de personnes qui, à la limite, avaient certaines préoccupations en partage. Et c’est tout. Peu de gens ont conscience de l’effet extrêmement puissant et contraignant des structures de la société, chacun croyant naïvement agir en toute liberté et en toute bonne foi en tant que personne mentalement autonome.

    La société, faut-il le répéter, est en fait un logiciel, un programme de comportement social stéréotypé que reçoivent les individus dès l’enfance, et qu’ils intègrent comme partie prenante de leur réalité. Ce programme partagé prend la forme d’une structure extérieure aux individus à laquelle, bon gré mal gré, ils se soumettent, toujours de manière inconsciente. Ainsi, la société devient une entité complexe, faite d’une myriade d’individus interconnectés et fonctionnant de manière harmonieuse chacun dans sa propre « niche psychosociologique ». Le tout est alors cohérent et vivant. Les structures de la tradition sont alors intégrées dans le subconscient et s’établissent en tant que normes dont la transgression entraine culpabilité et honte.

    Depuis 1962, la société qui était en place, dite traditionnelle, a été attaquée violemment par des valeurs nouvelles, souvent antagonistes à celles qui la fondaient. Jusqu’à aujourd’hui, et extérieurement, malgré certains remaniements visibles, cette société traditionnelle semble être toujours souveraine. En réalité, ses piliers internes ont été sapés. L’édifice tient dans certaines de ses parties mais n’est plus fonctionnel. La tradition ne répond donc plus aux raisons qui l’ont constituée.

    Les Algériens ne le savent pas encore, mais avec la destruction de la société traditionnelle, ils sont eux-mêmes directement atteints : leur programme comportemental est devenu inapte à poursuivre un travail collectif. Ils deviennent nuisibles les uns pour les autres, antagonistes entre eux et finalement sombrent tous dans le stress, le mal-être et le désarroi.

    Par ailleurs, une partie de leur culture religieuse ritualiste, a été ébranlée étant donnée son alliance intime avec la tradition. L’utilisation abusive du sacré pour le maintien des structures traditionnelles s’est retournée contre la religion lorsque la modernité s’est introduite par effraction dans l’univers mental des Algériens. Avec le changement des valeurs anthropologiques en cours, l’Islam va être de plus en plus contesté, d’abord de façon subtile puis, par la suite, frontalement. Sur les deux ou trois générations à venir, l’Islam tel que nous le connaissons subira de profonds changements essentiellement du point de vue formel. Pourtant, la société algérienne en gardera de très profondes traces dans sa culture. La sécularisation progressera avec des à-coups, avec quelques chocs dus aux résistances, mais probablement de manière irréversible. L’univers spirituel risque alors de rétrécir, de s’assécher et de se résorber ne laissant qu’une armature virtuelle d’inspiration islamique, tout comme a été le sort du christianisme dans ses versions catholique ou protestante dans une Europe médiévale qui détruisit sa société traditionnelle, créant un vide comblé alors par les nationalismes naissants.

    Cette évolution probable n’est pourtant pas à souhaiter. Tout au contraire, au fur et à mesure que le formalisme ritualiste reculera, il faudra combler la faille religieuse par une spiritualité de qualité.

    Ambition et réalisme

    L’Islam a d’immenses réserves spirituelles. Ce sera l’atout déterminant pour faire épanouir et renforcer notre personnalité et notre identité. Dans cette optique, il sera essentiel de déconnecter l’Islam des structures de la société traditionnelle. L’Islam ne doit pas être mis au service d’une forme obsolète de société. Tout au contraire, l’Islam, dans sa dimension divine et spirituelle doit aider les hommes à devenir des êtres libres et libérés des conditionnements sociaux archaïques.

    Il faut impérativement inscrire l’évolution de l’Algérie dans une perspective universaliste. Or, le monde entier, par la globalisation, est en bute à de très graves questions : la fin du pétrole et de l’énergie bon marché, la pénurie d’eau, les changements climatiques, les pollutions, la pauvreté…

    L’Algérie doit avoir les plus grandes ambitions possibles. Cependant, son ambition ne doit pas être plus grande que ce que le réel peut offrir. La consommation excessive et débridée qui accompagne un univers matérialiste hypertrophié est hors d’atteinte.

    La dimension spirituelle et culturelle doit être encouragée. L’Algérien doit reconstruire un équilibre entre ses quatre univers de façons raisonnable. Il doit apaiser ses affects, enrichir son humus culturel, organiser sa sécurité et nourrir sa sensibilité spirituelle.

    L’Algérie a-t-elle les moyens d’une telle évolution ?

    La question en elle-même est un défi et la réponse qu’elle appelle, un risque. Mais « qui ne risque rien n’a rien » dit l’adage. L’Algérie doit se décider à construire son destin. Et elle a des atouts.

    Beaucoup d’atouts

    Tout d’abord, il y a l’éclosion d’une nouvelle génération d’Algériens. Libérés de beaucoup de contraintes liées à l’univers mental traditionnel, les jeunes d’aujourd’hui, pour un certain nombre d’entre eux au moins, sont mieux éduqués, plus cultivés, mieux adaptés aux nouvelles relations sociales. Ils sont prêts à vivre différemment que leurs aïeux. Pour le moment, ils ne forment pas la majorité. Ils sont eux-mêmes tiraillés entre des croyances qui leur ont été transmises mais devenues problématiques et un horizon nouveau qu’ils n’arrivent pas à percevoir ni à imaginer. Dans la société qui se profile, les rapports hommes/femmes se rééquilibrent peu à peu, la mixité devient plus naturelle. L’individu commence à s’imposer face au groupe avec parfois, il est vrai, des excès : juste retour de balancier dirons certains ! Par ailleurs, la pression économique agit en sélectionnant de nouveaux profils psychologiques. Vu le système politique actuel du pays, il faut souvent faire fonctionner ses réseaux familiaux, tribaux ou régionalistes pour progresser dans le champ économique. Mais il y a aussi quelques qualités complémentaires nécessaires aux candidats à l’enrichissement : audace, action, créativité, maitrise de l’environnement, ambition…

    L’installation d’une classe possédante induira forcément la naissance d’une nouvelle technocratie, une classe moyenne plus compétente, plus performante que la précédente par le jeu de la concurrence et du mérite. Plus que cela, les rapports d’autorité évolueront nécessairement. Le rapport de force traditionnel sera moins productif. Des rapports de raison vont peu à peu s’imposer. Le travail d’équipe, du collectif, de l’échange deviendront des objectifs de management.

    Mais, la question qui se pose pour chacun de nous, à titre personnel, est : que faire concrètement ?

    Maintenant que la tradition est en pleine débâcle, pouvons-nous vivre sans structures sociétales ou bien doit-on (et peut-on) la remplacer par autre chose ? Y a-t-il une société « moderne » prête à l’emploi et que  signifierait-elle au juste pour nous ?

    Quelle modernité ?

    Le réflexe facile serait bien entendu de proclamer la victoire inéluctable de la modernité et la fin de l’histoire ! Celle-ci, par opposition à la tradition, pourrait être caractérisée par certains traits : individualisme affirmé, cellule familiale réduite au couple avec enfants mineurs (famille nucléaire), ou même recomposée selon plusieurs schémas incluant les couples homosexuels, émancipation et libération de la femme, tendance vers une indifférenciation sexuelle (théorie du genre), liberté de conscience, liberté d’initiative, propriété privée prononcée, matérialisme, hédonisme à tendance narcissique…

    Le couple société-culture moderne a donné ainsi naissance à une civilisation matérielle et technologique exceptionnelle offrant une puissance extraordinaire aux pays développés. Mais elle n’est pas sans paradoxes. Elle véhicule également des valeurs destructrices du lien social, de la solidarité et de la fraternité. La spiritualité s’est rétrécie en peau de chagrin. Les univers affectif, sécuritaire, matérialiste et spirituel sont déséquilibrés. L’homme a de grandes difficultés à trouver les raisons de vivre. Par dépit, il ne reste plus que la recherche de l’activation et l’excitation de ses sens.

    A chaque fois qu’homosapiens fait un saut vers une organisation nouvelle, plus sophistiquée, il traîne avec lui le bon et le mauvais côté qui le constitue, comme le dit si bien le Coran :

    « Par l’âme en son équilibre, du fait qu’Il lui inspira le mal et le bien intrinsèquement. » S91V7-8.

    A chaque pas évolutif, il gagne de nouveaux horizons mais perd en même temps de sa substance.

    La modernité a, peu à peu, sécularisé et rationalisé les esprits, contribuant à la régression de l’esprit magique primitif et dans son sillage, a entrainé la dévalorisation de toute spiritualité. Les univers mentaux matérialiste et sécuritaire sont devenus hégémoniques, les univers affectifs et spirituels, chétifs et rabougris.

    Au niveau individuel, le délitement social provoquée par la modernité est vécu avec de l’anxiété, des névroses, des dépressions… La solitude des vieux devient une fatalité que même la compagnie des animaux domestiques n’arrive pas à rompre.

    Lorsque l’on regarde de près les sociétés dites modernes, surtout avec l’œil de la tradition, elles apparaissent comme froides, rationalistes à la limite du cynisme, inscrivant tout acte humain dans les colonnes « actifs » et « passifs » des livrets de comptabilité. Tout est traduit en chiffres.

    Il est donc légitime de se demander si le démantèlement des traditions ne nous mènera pas au vide dépressif, voire suicidaire. Les croyances en des stéréotypes structurants étant maintenant inopérantes, seule la force extérieure des lois peut alors s’imposer. L’Etat, qui détient le monopole de la violence, est sommé de sévir pour maintenir l’ordre.

    S’étant affaiblie de l’intérieur, la société doit maintenant se maintenir grâce à un « exosquelette », c’est-à-dire des structures qui s’appuient pour l’essentiel sur les règles du droit positif et non plus sur des croyances intégrées dans la subjectivité. Ce n’est plus l’emprise des sentiments, de l’honneur et de l’esprit qui règne sur les comportements qui est légitime. Dorénavant, c’est le droit, énoncé par des institutions qui doit faire office de référence. Les réactions pulsionnelles, façonnées par les valeurs anthropologiques et déclinés à travers « l’honneur » et l’amour-propre, n’ont plus de légitimité, ne se justifient plus. Il est aujourd’hui difficile de réclamer le droit de tuer celui par qui un déshonneur serait advenu. C’est la loi, discutée et votée au parlement qui va dire le bien et le mal, le vrai et le faux, le hallal et le haram !

    La tradition qui mettait en œuvre le droit coutumier mâtiné de sacré, bat en retraite. Elle se retire progressivement du champ de l’action humaine, parfois sur la pointe des pieds, d’autres fois plus brutalement. Mais la tendance historique est que homo sapiens, finira par construire la société par le droit. Le spirituel deviendra l’affaire des individus s’ils ont les moyens de son appréhension. Si tel est l’avenir, l’homme démuni de la notion du divin risque de se perdre en lui-même, n’étant pas maître des raisons de son existence.

    Les sociétés modernes actuelles se sont reconstruites tant bien que mal, au gré des rapports de force qui agitaient ses élites, ses classes sociales et les indices de la bourse, c’est-à-dire, finalement sans plan directeur préconçu.

    Nous pouvons refaire cette expérience. Laisser le temps qu’il faut pour que petit à petit, un nouvel équilibre s’établisse ;comme on laisserait une plaie se refermer avec le temps. Elle finira bien par cicatriser.

    Mais on peut également intervenir à bon escient, comme un catalyseur, juste pour accélérer certains changements, en favoriser ceux qui sont porteurs d’efficacité ou freiner et faire ralentir ceux qui sont à l’évidence négatifs. Ainsi, on gagnerait du temps, tout en diminuant les souffrances, grâce à l’éclairage des bons chemins à prendre.

    Bien entendu, il ne s’agit pas de venir avec une recette bien écrite et conçue en laboratoire. Il faut juste être attentif aux pulsations de la société et agir en cohérence avec les forces profondes qui travaillent à l’évolution positive de  la nation.

    Il sera nécessaire de mener des réformes de fond sur plusieurs fronts : religieux, identitaire, et bien entendu sur celui des valeurs et des principes de vie. C’est-à-dire, en définitive, agir sur ce que nous avions défini dès le début de cet essai comme étant le « génotype » de la société, soit sa culture. Aujourd’hui, nous sommes en « devoir d’agir », chacun à son niveau. Nous sommes tous responsables !

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